Durée de l’Aperçu de l’IA de 1919 : Quand était-elle ?

Une IA en 1919 ? Le concept n’existe pas, mais les prémices de cette obsession moderne bouillonnent déjà dans les cercles d’avant-garde. André Breton, figure de proue du surréalisme, navigue alors entre attrait pour la technique et méfiance instinctive. Son regard, jamais dupe, refuse de sombrer dans l’adoration béate comme dans le rejet catégorique.

Les archives regorgent de lettres, de manifestes, d’extraits où transparaît ce rapport nuancé aux machines. Le progrès scientifique, salué comme promesse de libération, est aussi passé au crible pour ce qu’il pourrait coûter à l’imaginaire. Le surréalisme, avec ses rêves de bouleversement, trouve dans la technologie un miroir fascinant mais inquiétant. Ce dilemme, loin d’être enterré, irrigue encore nos débats sur l’intelligence artificielle.

Le Paris de 1919 : un bouillon d’idées inédit pour le surréalisme

En 1919, Paris porte encore les stigmates de la Grande Guerre, pourtant l’atmosphère bascule. La ville se réinvente, cherche de nouvelles voies, lance des défis à l’ancien ordre. Dans les cafés bondés ou les salles de la Sorbonne, les discussions s’enflamment, le CNRS fédère des cerveaux avides de déconstruire le réel. Cet élan collectif tire tout le pays vers une période d’audace artistique et d’expérimentation scientifique, emmenant la pensée bien au-delà des sentiers battus.

Des artistes surréalistes croisent des chercheurs, s’ouvrent à des idées naissantes. Les figures mythiques et savantes liées à l’intelligence artificielle pointent, elles aussi, dans les débats. Talos, le géant d’airain façonné par Héphaïstos, incarne déjà ce flou entre mythe et machine. Al-Jazari, Leibniz, Hobbes : autant de références qui jalonnent la réflexion sur l’automatisme, la logique, le rêve de donner à la machine les attributs du vivant. On devine, en filigrane, la question future de l’automatisation, et une inquiétude grandissante sur la place de l’homme dans ce tourbillon.

L’après-guerre pousse chacun à interroger le sens du monde à venir. Les idées circulent, les alliances improbables se nouent entre les disciplines. Dans cette capitale avide de renouveau, un air de Sommet mondial sur l’IA flotte déjà, bien avant que le terme même existe. Les frontières tombent ; surréalisme et technique échangent, se défient, se nourrissent l’un l’autre, brisant toute cloison.

André Breton face à la modernité : entre enchantement et vigilance

Breton scrute la modernité sans jamais s’abandonner aux promesses faciles. Sa curiosité s’accompagne toujours d’un doute : que reste-t-il du rêve dès que la machine s’invite ? Il reconnaît dans le progrès technique un formidable levier de création, mais aussi une faille qui menace ce qui rend l’humain unique. Chez lui, la machine incarne à la fois un souffle libérateur et un nouveau type d’aliénation, jamais loin d’un bénéfice à double tranchant.

Cette interrogation sur une “intelligence artificielle” avant la lettre, Breton la rattache aux grandes figures de la culture. Talos, automate antique, les inventions d’Al-Jazari, les calculatrices de Leibniz ou les modèles mécanistes de Hobbes, tout cela nourrit sa réflexion sur la singularité humaine, l’imitation de la vie, la maîtrise qui dérape. Et toujours, il refuse de séparer la technique d’une dimension poétique ou inquiétante, repérant l’empreinte de la machine jusque dans les mythes et l’anxiété d’un monde en pleine métamorphose.

Mary Shelley, avec “Frankenstein”, offre à Breton une histoire exemplaire : celle d’un créateur envahi par sa création. Les expériences techniques de son temps confrontent Breton à ce qu’il pressent comme une future crise de la frontière homme-machine, entre hybris de l’innovation et vertige de la dépossession. Pour lui, la modernité demeure une question ouverte, un champ de tensions où tout mérite d’être critiqué et rêvé à la fois.

L’ambiguïté du progrès chez Breton : lectures choisies

Chez Breton, il n’y a pas de réponse préfabriquée face à la machine. Le mot progrès vacille dans ses textes, témoin de l’attraction comme de la démesure possible. Les années vingt voient la ville cicatriser, courir vers les innovations, mais Breton s’obstine à suivre la trace de la machine : moteur d’émancipation ou nouvel outil d’assujettissement ?

Le fameux manifeste surréaliste arbore sans complexe cette tension. Breton y affirme la nécessité d’ouvrir la pensée à l’irrationnel, là où le monde industrialisé impose sa logique. L’automate, la mécanique, la tentation de l’homme-machine hantent ses pages : “L’homme est sollicité de plus en plus à se confondre avec la machine.” Les inventions du XXe siècle, qu’elles découlent de l’imagination ou des laboratoires, deviennent autant de laboratoires de la pensée.

Pour illustrer la portée de ces interrogations encore vivaces, voici quelques jalons frappants :

  • Quand Deep Blue bat Garry Kasparov, la rivalité calcul humain/pouvoir de l’automate s’impose à nouveau dans le débat public.
  • La victoire d’AlphaGo sur Lee Sedol, ou l’offensive de GPT-3 et BERT, renouent avec la question de la créativité automatisée, esquissée presque un siècle plus tôt par les surréalistes.

Ce qui se dégage de Breton, c’est une exigence : sonder les recoins inexplorés, traquer le trouble, bousculer ce que l’on croit savoir lorsque la rêverie et la technique se télescopent. Les machines n’ont jamais constitué pour lui un simple fait d’époque. Elles forment une matière vivante pour remettre en cause les certitudes, ouvrir de nouveaux espaces au doute et à la création. Un siècle plus tard, ses intuitions gardent leur tranchant : la frontière mouvante entre l’humain et l’automate reste, aujourd’hui encore, un objet d’exploration.

Jeune femme française lisant un journal dans la rue

Surréalisme et innovation : un dialogue toujours tendu

Dès que l’intelligence artificielle s’invite dans la vie contemporaine, le surréalisme façon Breton résonne étonnamment fort. Les LLM (Large Language Models) développés par OpenAI, Google, Meta ou Anthropic fascinent autant qu’ils divisent. L’organisation récente, sur le sol français, d’un Sommet mondial sur l’IA a d’ailleurs mis la lumière sur l’ambivalence qui demeure : la promesse technologique s’accompagne d’un soupçon constant sur les dérives éventuelles.

Les discussions sur la multimodalité des assistants ou sur la quête d’AGI (intelligence artificielle générale) rendent palpable l’actualité de vieilles tensions. L’affaire Compas-ProPublica s’est d’ailleurs imposée comme une piqûre de rappel : l’algorithme, loin d’être neutre, perpétue parfois les préjugés du monde social. Du côté du CNRS et des chercheurs à la Sorbonne, la réflexion s’intensifie : enthousiasme et réticence se retrouvent brassés dans un même mouvement, tout comme à l’époque des écrivains surréalistes.

Avancées techniques et incertitudes persistantes

Certains repères montrent à quel point cette dynamique oscille entre audace et fragilité :

  • Les fameuses “hivers de l’IA”, 1974-1980 puis 1987-1993, témoignent de l’instabilité du secteur, avec des périodes d’engouement qui laissent place à la désillusion.
  • L’arrivée des modèles Transformers ou des technologies telles que le RAG (Retrieval Augmented Generation) ouvre de nouveaux horizons, mais pose à chaque fois une nouvelle série de questions d’ordre éthique et social.

Derrière la ruée actuelle vers l’innovation, dopée par la manne publique et la compétition globale, la place du travail humain et l’idée d’un usage collectif font surface. Ce balancement entre exaltation et alerte, si proche de l’esprit du surréalisme, continue à irriguer notre rapport aux technologies. À mesure que la frontière entre humain et machine s’estompe, ce sont bien les débats lancés en 1919 qui reviennent, toujours vifs. Plus d’un siècle plus tard, la modernité s’écrit dans ce fil tendu entre doute et invention.